Sergueï, un conducteur de locomotive chevronné avec plus de vingt ans d’expérience, pensait avoir déjà tout vu. Au fil des années, il avait aperçu des lièvres traverser les voies, des renards surpris par la lumière des phares, et même des élans surgissant de la forêt. Mais ce qu’il vit ce soir d’hiver dépassait tout ce qu’il aurait pu imaginer.
La nuit était glaciale, le vent cinglait les vitres de la cabine et la neige recouvrait tout d’un manteau épais. Le train filait à grande vitesse à travers la taïga lorsque soudain, à quelques centaines de mètres devant lui, les faisceaux des phares illuminèrent une scène irréelle.

Sur les rails, immobile et sans la moindre peur apparente, se tenait une meute entière de loups gris. Leurs silhouettes se découpaient nettement dans la blancheur environnante, et leurs yeux luisaient d’un éclat étrange dans la lumière artificielle.
Sergueï, surpris, enclencha immédiatement le freinage d’urgence. Il savait qu’un train ne s’arrête pas en quelques mètres, mais il n’avait pas le choix.
Habituellement, les animaux fuyaient au bruit du métal et du moteur. Mais ces loups, eux, ne bougeaient pas. C’était comme s’ils attendaient quelque chose, ou comme s’ils voulaient à tout prix empêcher l’avancée du convoi.
Le grondement des freins résonna à travers la vallée enneigée, et lentement la locomotive perdit de la vitesse, jusqu’à presque s’immobiliser.
Serrant son manteau autour de lui, Sergueï ouvrit la porte de la cabine et descendit sur le ballast glacé, une lampe à la main. Les loups ne montrèrent aucune hostilité. Le chef de la meute, plus grand et plus sombre que les autres, fit un pas de côté, comme pour inviter l’homme à regarder derrière eux.
Le cœur battant, Sergueï avança avec prudence. Ce qu’il découvrit le pétrifia : juste entre les rails, recroquevillé sur lui-même, gisait un petit garçon d’à peine cinq ans.
Il portait une veste trop fine pour l’hiver, ses lèvres étaient bleues et ses paupières lourdes de fatigue. Non loin de lui, une luge brisée reposait dans la neige. Le garçon avait dû dévaler la pente et finir sa course sur la voie ferrée, incapable de se relever.

La meute formait un cercle protecteur, empêchant quiconque — bêtes sauvages ou froid mortel — d’approcher. Le chef fixa un instant Sergueï dans les yeux. Ce regard n’avait rien de sauvage, il exprimait seulement une étrange insistance, presque une demande silencieuse.
Sans perdre de temps, le conducteur prit l’enfant dans ses bras. Le petit corps était glacé, mais un souffle faible s’échappait encore de ses lèvres.
Sergueï le serra contre lui, le couvrit de son manteau et se hâta de regagner la chaleur de la cabine. Lorsqu’il se retourna une dernière fois, les loups avaient déjà disparu, se fondant en silence dans la forêt enneigée.
Plus tard, on apprit que l’enfant était recherché depuis des heures par des villageois inquiets. Cette nuit-là, sa vie fut sauvée grâce à l’instinct protecteur d’une meute de loups, et Sergueï sut qu’il ne pourrait jamais oublier l’éclat mystérieux de leurs yeux dans la nuit sibérienne.