Sergueï travaillait comme plombier depuis plus de vingt ans. Il avait vu toutes sortes de maisons et de propriétaires, mais ce manoir isolé à la lisière de la ville lui inspira dès le premier instant un étrange malaise.
La route y menait à travers une forêt envahie par les broussailles, et un vieux panneau rouillé pendait à l’entrée, à peine lisible. Le manoir se dressait, immense, avec des fenêtres sombres et un portail grinçant. Sergueï s’arrêta, sonna, mais personne ne répondit. La grille s’ouvrit lentement, comme d’elle-même.
Il entra dans la cour, remarquant le silence lourd qui l’entourait. L’air sentait l’humidité et le bois pourri. Bien qu’il ne fût pas du genre à croire aux histoires de fantômes, il sentit ses nerfs se tendre.
À l’intérieur, tout semblait abandonné : les meubles recouverts de draps, la poussière qui dansait dans la lumière grise. Au loin, il entendit un bruit de gouttes.
— Il y a quelqu’un ? cria-t-il.

Aucune réponse.
Suivant le bruit de l’eau, il monta l’escalier principal. Le couloir du premier étage était long, décoré de portraits anciens.
En passant, son regard se figea : sur l’un des murs, encadrée d’un cadre noir, pendait sa propre photographie. Il se voyait plus jeune, vêtu de sa combinaison de travail. Une fine bande noire était fixée au bas du cadre.
Un frisson lui parcourut la nuque. Il approcha la main, hésita, puis retira ses doigts. Un pas léger résonna derrière lui. Il se retourna vivement — personne. Seulement le tapis usé qui étouffait les sons.
Il tenta de se raisonner : une coïncidence, peut-être une mauvaise plaisanterie. Le propriétaire avait pu trouver sa photo sur Internet. Mais pourquoi cette mise en scène funèbre ? Pourquoi ce silence ?
Décidé à partir, il redescendit précipitamment. La porte d’entrée, pourtant entrouverte, était maintenant verrouillée. Il tira la poignée, frappa de l’épaule, rien ne céda. Le bruit de l’eau devint plus fort, irrégulier, presque moqueur.

Une faible lueur filtrait sous une porte. Sergueï s’en approcha et entra. C’était une vieille salle de bain. Le robinet avait été arraché et l’eau s’écoulait d’un tuyau brisé.
À côté de la baignoire, une pile de photographies reposait sur le carrelage humide. Toutes représentaient lui, à différentes époques de sa vie.
Puis une voix chuchota à son oreille :
— Tu es en retard, Sergueï.
La lumière clignota, puis s’éteignit. L’eau cessa de couler. Le manoir retomba dans le noir complet.