Le matin était si calme que même les rames semblaient hésiter à troubler la surface de l’eau. Une brume légère glissait au-dessus de la mer, et la petite barque se balançait doucement, comme bercée par une vieille chanson salée.
Alexeï avait soigneusement disposé sa prise dans une caisse en bois remplie de glace pilée. Les poissons argentés y reposaient bien alignés, brillants sous la lumière pâle de l’aube.
C’était sans doute sa meilleure pêche de la semaine. Il se permit un sourire en imaginant le thé brûlant qui l’attendait chez lui.
Il ne remarqua pas l’ombre qui s’approchait du bateau.

D’abord, ce fut une tête ronde qui apparut au ras de l’eau. Des moustaches fines, des yeux sombres et attentifs. Un phoque gris l’observait, immobile, presque sérieux.
Il ne semblait ni menaçant ni craintif. Lentement, avec une étonnante assurance, il posa ses nageoires avant sur le bord de la barque et fixa la caisse.
— Hé… souffla Alexeï, surpris plus qu’effrayé. Ce n’est pas pour toi.
Le phoque inclina légèrement la tête, comme s’il réfléchissait. L’eau gouttait de son pelage luisant. Puis, avec un mouvement calme, il posa une nageoire sur la caisse. La glace craqua doucement.
— J’ai travaillé pour ça, murmura Alexeï, d’une voix qui avait déjà perdu toute colère.
Il y avait quelque chose dans le regard de l’animal — pas de défi, pas d’agressivité. Seulement cette fatigue silencieuse qu’on reconnaît chez ceux qui doivent lutter chaque jour pour survivre.
Le pêcheur hésita. La mer n’appartenait à personne, après tout.
Le phoque tira légèrement la caisse vers lui. Le geste était ferme mais presque poli. Alexeï sentit un étrange mélange d’irritation et de compréhension.
L’animal choisit le plus gros poisson. Il s’arrêta un instant, leurs regards se croisèrent encore, suspendus dans le silence.
Puis, sans précipitation, il relâcha la caisse et glissa dans l’eau avec sa prise.

Les vagues se refermèrent, laissant seulement des cercles qui s’élargissaient lentement. Alexeï resta immobile quelques secondes, puis il éclata d’un rire bref et doux.
Dans la caisse, il restait encore assez de poissons. Moins qu’avant, mais suffisamment.
Il comprit alors une vérité simple : la mer partage à sa manière.
Lorsque le moteur démarra, le soleil avait déjà grimpé plus haut. Et quelque part sous la surface brillante, un autre être savourait son petit-déjeuner. Ce n’était plus seulement son déjeuner à lui.